[Nourriture] De l’appellation de la nourriture végane : vers un langage cryptique ?

Dès lors, on comprend mieux le besoin de nommer par un mot ou un petit groupe de mots ce que les « quatre innovations censées reproduire les quatre fromages lactés » sont. Mais alors, et nous allons entrer dans le vif du sujet, pourquoi ne pas utiliser un mot inventé pour l’occasion ? Par exemple, pour parler d’un « Camembert végétal », on pourrait utiliser le mot « dorfaki ». Mais cela poserait des problèmes que je vais tenter d’expliquer.

Du problème de compréhension

Premièrement, en terme de compréhension. Si je dis à quelqu’un•e :
– « Hier, j’ai gouté un dorfaki. C’était bon, surtout avec un pain aux abricots. »
Il y a de fortes chances que cette personne ne sache pas ce qu’est un dorfaki et me demande d’expliciter. Au final nous en viendrons à dire qu’il s’agit d’une sorte de fromage imitant le camembert à base de végétaux, donc sans lait et on retombera sur des périphrases absconses qui ne renvoient pas à l’autre une bonne image du produit.
Si au contraire, je lui dis :
– « Hier, j’ai mangé un Camembert végétale. C’était bon, surtout avec un pain aux abricots. »
Il y a de fortes chances que cette personne ait en tête une image très proche de ce qu’est le produit.
Tout cela repose sur un problème de communication. En effet, un mot renvoie à une notion, un concept. Si nous utilisons le mot chien, nous avons tou•te•s la même notion de chien en tête (en dehors de la race de ce dernier).
Or, si la communauté végane utilise un mot inventé, les membres de communautés extérieures n’ayant pas connaissance de la notion, de la réalité exprimée par ce mot ne pourront pas le comprendre. Pour communiquer, il faut avoir un vocabulaire commun.
C’est pour cela que l’utilisation de « dorfaki » empêche notre interlocuteur•rice de nous comprendre et de se faire une bonne idée mentale de ce que l’on veut exprimer. En revanche, avec les mots « Camembert végétal », nous permettons à notre interlocuteur•rice de se faire une image correcte de ce que l’on veut exprimer, puisque nous faisons appelle à ce qu’iel peut concevoir. Nous utilisons un vocabulaire commun.
On objectera que vu la myriade de plats, ingrédients, etc, déjà existants dans le monde, il est impossible de tout connaître et donc il y a forcément des moments où, parlant d’un plat ou d’un ingrédient, on en viendra à expliciter ce que c’est par des périphrases. Contre cela, j’ai deux arguments. Premièrement, les mots tels que camembert, fromage ou saucisse sont des mots très connus dans notre culture et que c’est surtout ce genre de mots de notre culture et des cultures que l’on a assimilées que l’on véganise. Mais l’argument de la culture sera évoqué plus tard dans cet article. Deuxièmement, le fait que l’on ne connaisse pas tous les noms de plats ou d’ingrédients ne peut être mis en parallèle car ce n’est pas le même problème. Si un de ces plats ou ingrédients existent en version carnée et en version végétale/végane, je ne vois pas de problème à rajouter végétale/végane après son nom pour expliciter son origine afin de ne pas faire doubler le vocabulaire culinaire mondiale. Le fait de ne pas connaître le nom d’un plat ou d’un ingrédient et différent du processus d’appellation suivant lequel on prendrait le nom du plat non-végane existant que l’on a végétalisé en lui rajoutant l’adjectif végétale.
Dans le premier cas, on va décrire le produit, son usage, son goût, etc, car il a déjà un nom mais qui était inconnu de notre interlocuteur•rice et dans l’autre on utilise un mot déjà connu de notre interlocuteur•rice auquel on rajoute végétale/végane afin que, par ce nom, elle est en tête son usage, son goût, etc. sans qu’il y ait besoin d’une description. Cela est plus simple pour communiquer.
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Du problème d’accessibilité

Deuxièmement, l’utilisation de mots inventés pose un problème pour l’accessibilité. Lorsque l’on est végane, parfois, nous avons envie d’adapter un plat contenant des produits d’origine animale. Il faut alors remplacer un ou plusieurs ingrédients.
Avec des noms inventés, il est moins évident de savoir par quoi remplacer tel ou tel aliment. Par exemple, il existe de la mozzarella végane. Le nom permet de rapidement s’orienter vers ce produit si l’on veut remplacer la mozzarella sur une pizza. Ou encore, pour faire un camembert pané en version végane, il est fort à parier que la•e consommateur•rice s’orientera sur un produit portant le nom de Camembert végane/végétal plutôt que dorfaki parce que le nom devient une indication pour savoir à quoi peut servir le produit.

De l’objectif initial du produit découle son nom

Troisièmement : si le produit a été pensé de base pour être une version végane d’un produit non-végane, il serait alors stupide de ne pas le mentionner (pour des raisons de marketing entre autres). De plus, en dehors des appellations contrôlées, la communauté végane n’a pas besoin d’avoir l’approbation des autres afin de nommer les produits qu’elle consomme. D’autant que les produits véganes ne nous sont pas réservés, ces derniers ont l’avantage de pouvoir être consommés par n’importe qui ayant n’importe quelle religion. Il n’y a pas plus universel qu’un plat végane.

De l’argument de la situation inverse

C’est le même principe pour les laits végétaux, les viandes végétales, les fromages végétaux, etc. Ils font références à un concept dont ils élargissent le sens.
Nous rappellerons ce que nous avons dit précédemment :
Pour commencer, il faut savoir que les mots évoluent, leur définition, leur orthographe aussi.
Nous l’utiliserons afin de pouvoir dialoguer entre nous et avec nos proches sans devoir passer par un langage cryptique, abscons et incompréhensible pour elleux et sans avoir à expliquer chaque terme qu’on aurait dû inventer au préalable. Lorsque nous utilisons le terme « camembert végétal » avec nos proches, nous n’avons pas besoin d’expliquer ce que c’est, voire même ça attise leur curiosité.

De l’argument sur la véganisation de sa culture culinaire

Je reprendrais dans ce paragraphe des arguments que Hylfee m’a fourni lors d’une discussion sur twitter et qui a fait un article intéressant sur « les similis » ici. Nous naissons et nous évoluons dans une certaine culture, un certain milieu avec ses références, son vocabulaire, ses notions. Notamment, nous avons tou•te•s une culture culinaire et c’est pour cela que l’on parle de cuisine asiatique, de cuisine française, de cuisine italienne, de cuisine typique du Périgord, etc. Cette culture culinaire peut être locale, départementale, nationale, continentale, mondiale, etc. Or, la grande majorité des cultures culinaires ne sont pas véganes. Pourtant, nous avons acquis une culture culinaire avant de devenir véganes et nous pouvons avoir envie de garder cette culture culinaire en l’adaptant à nos convictions. Ceci se fait par l’utilisation des codes que nous avons acquis (vocabulaire, types de cuisson, façons de servir, façons de manger, les types de texture, de goûts, etc.). Nous pouvons garder notre culture culinaire tout en ayant un mode de vie sans cruauté, sans souffrance animale, sans exploitation animale, en accord avec nos principes. Il est à noter que certain•e•s véganes boycottent ou limitent fortement l’usage de produits voulant reproduire des produits d’origine animale. D’autres n’en ont utilisé que pendant leur transition ou en consomment de temps en temps et, pour finir, certain•e•s en mangent très régulièrement. Certain•e•s en mangent par commodité, par convention sociale alors que d’autres en mangent simplement pour le goût.
Malgré le fait que les industriels ne puissent plus utiliser les termes de lait et de fromage (même avec la mention végétal) pour désigner des boissons lactées végétales et des fromages végétaux d’après la Cour de Justice de l’Union Européenne, la loi ne peut pas et ne doit pas nous dicter l’usage courant des mots, sous peine de dériver vers une sorte de Novlangue. La loi, ne pouvant anticiper les usages des mots à venir et ayant une lenteur due à son mode de fonctionnement, est condamnée à utiliser des définitions qui parfois ne sont pas actuelles, qui sont datées.

Conclusion

En conclusion, l’utilisation de mot déjà existants permet de mieux communiquer sur les produits véganes. Cela permet d’indiquer simplement et rapidement ce à quoi sert le produit, quel goût il aura approximativement ou exactement. Par exemple :
  • fromage végétal indique que le produit s’utilise comme un fromage.
  • Camembert végétal indique que le produit s’utilise et a un goût proche ou identique à celui d’un camembert lacté.
Hors appellation contrôlée, vous avez le droit de nommer votre produit camembert* végétal, yaourt de soja, etc. Vous avez le droit.
En vous souhaitant une bonne matinée/journée/soirée/nuitée/etc, je m’en vais manger un peu de dorfaki sur une tranche de pain aux abricots.
*L’appellation d’origine contrôlée n’est pas le camembert mais le « Camembert de Normandie« . Donc à part l’utilisation Camembert de Normandie végétal, vous pouvez dire Camembert végétal.

Remerciement

Je tiens personnellement à remercier Cannibanouk (twitter|facebook|DeviantArt|Etsy) pour avoir pris le temps de corriger ce texte et d’avoir fait l’illustration. Prenez le temps d’aller voir son travail et si son travail vous a plu et que vous en avez les moyens, elle vend des badges et autres goodies.
Je tiens à remercier également Hylfee (Twitter|Blog)  dont les deux tweets m’ont permis d’avoir une meilleure analyse du sujet.

Pour aller plus loin/Quelques lectures

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